Grand Pardon de saint Yves 2020 : célébrations, homélies de Mgr Joly, interview Enregistrer au format PDF

Dimanche 24 mai 2020
2 votes

Le thème de notre Grand Pardon était :
Saint Yves, modèle des prêtres.

Pardon de Saint Yves : Dimanche 17 mai 2020}}

1- Grand messe du pardon de St Yves

  • Ecouter la célébration du pardon :
    Célébration du pardon de saint-Yves à Tréguier

2- Homélie de la messe

Mgr Joly

« Et il y eut dans cette ville une grande joie » (Ac 8, 8). Chers frères et sœurs, d’où vient cette joie qui a parcouru toute cette ville de Samarie où Philippe est venu prêcher le Christ ? Est-ce à dire que la vie était alors sans épreuve ? Nous nous en doutons, la vie en Samarie n’était pas sans épreuve, comme la vie au XIIIe siècle de saint Yves, comme la vie de notre monde aujourd’hui abîmé par les effets d’un petit virus qui s’est propagé mettant en arrêt la vie de notre société. Les habitants de la ville de Samarie ont découvert la joie. Il ne s’agit pas d’un sentiment léger, d’une persuasion qui nous ferait oublier quelques instants l’épreuve que franchit notre monde.

Même si les épreuves ne leur sont pas épargnées, la joie se révèle en définitive à ceux qui cherchent Dieu. Pour reprendre les mots d’un poète soufi qui a vécu à la même époque que saint Yves, Al-Rûmi, « Dieu, c’est la joie. Si vous me cherchez, cherchez-moi vers la joie, car nous sommes les habitants du pays de la joie ». En ce grand pardon de saint Yves, demandons au Seigneur la grâce de la joie, une joie que nous ne nous laissons pas dérober comme le rappelle souvent le pape François : soyons le peuple de la joie, l’Église qui clame sa joie au monde parce qu’elle a rencontré le Christ mort et ressuscité. Ce que le poète soufi n’avait pas réalisé, c’est que la joie a été apportée par le Christ lui-même ; alors, proclamer le Christ comme l’a fait saint Yves tout au long de son ministère de prêtre, revient à déclencher la joie chez ceux à qui on l’annonce.

La joie, chers amis, n’est pas un concept, une idée, une persuasion ; elle est une expérience, liée à un événement spécifique, à un moment de l’histoire. Dans les Actes des Apôtres, nous sommes dans une ville déterminée de Samarie, pendant la période qui suit la première persécution contre l’Église à Jérusalem (cf. Ac 8, 1) ; et là, il se produit quelque chose qui cause une « grande joie » (Ac 8, 8). Pour échapper à la persécution en cours à Jérusalem, tous les disciples, hormis les apôtres, se sont dispersés aux alentours. Ce qui va donner une impulsion renouvelée à la diffusion de l’Évangile : la bonne nouvelle du Ressuscité va s’étendre au-delà des limites de Jérusalem pour atteindre les régions éloignées. Parmi les disciples, Philippe, l’un des sept diacres. Les habitants accueillent l’annonce de manière unanime. Dans cette population de Samarie, pourtant traditionnellement méprisée, voire même excommuniée, retentit l’annonce pascale, l’annonce du Christ qui ouvre à la joie le cœur de ceux qui l’accueillent avec confiance.

Annoncer et témoigner du Christ c’est annoncer et témoigner de la joie ; tel est le cœur de la mission de ceux qui sont envoyés, tel est l’essentiel de la mission des disciples missionnaires de l’Évangile que l’on peut appeler à juste titre les « serviteurs de la joie ». La mission portée par saint Yves, portée par les prêtres d’aujourd’hui, portée également par les chrétiens qui laissent leur vie de baptisé rayonner dans le lieu où ils vivent, cette mission ne consiste pas en une lutte de pouvoir, comme s’il fallait peser de tout son poids et montrer sa supériorité ; non, mais comme le dit l’apôtre saint Paul aux chrétiens de Corinthe : « Il ne s’agit pas d’exercer un pouvoir sur votre foi, mais de collaborer à votre joie, car pour la foi vous tenez bon » (2Co 1, 24). Telles sont les paroles qui tiennent lieu de programme pour chaque prêtre. Dans un monde marqué par une terrible pandémie, dans un monde souvent triste et négatif, dans un monde où s’installe la peur, il faut que le feu de l’Évangile brûle dans le cœur des disciples missionnaires, il faut que la joie du Seigneur demeure dans les témoins du Christ ressuscité. Une joie que nous pouvons apporter à ceux qui vivent l’épreuve d’une manière particulièrement douloureuse, aux personnes qui sont tristes et qui ont perdu confiance.

Cette joie est un don, le don de l’amour de Dieu. Elle ne se construit pas, elle se reçoit. Georges Bernanos l’écrivait magnifiquement dans le Journal d’un curé de campagne : « D’où vient que le temps de notre petite enfance nous apparaît si doux, si rayonnant ? Un gosse a des peines comme tout le monde, et il est, en somme, si désarmé contre la douleur, la maladie ! L’enfance et l’extrême vieillesse devraient être les deux grandes épreuves de l’homme. Mais c’est du sentiment de sa propre impuissance que l’enfant tire humblement le principe même de sa joie. (…) Présent, passé, avenir, toute sa vie, la vie entière tient dans un regard, et ce regard est un sourire. (…) L’Église dispose de la joie, de toute la part de joie réservée à ce triste monde ».

Entendant parler de cet accueil de la Parole de Dieu en Samarie, les apôtres envoient deux d’entre eux, Pierre et Jean. Lors de cette réunion de prière présidée par les apôtres Pierre et Jean, deux colonnes de l’Église, venus de Jérusalem pour rendre visite à cette nouvelle communauté et la confirmer dans la foi, Pierre et Jean imposent les mains : l’Esprit Saint descend sur ceux qui ont été baptisés. C’est la première attestation du rite de la confirmation dans le Nouveau Testament, ce deuxième sacrement de l’initiation chrétienne.

Ce geste de l’imposition des mains, saint Yves l’a reçu également le jour de son ordination sacerdotale. Il n’avait pas cherché à être prêtre ; bien au contraire, il s’était formé au droit et exerçait comme Official, c’est-à-dire comme juge pour le droit de l’Église ; il exerçait également la mission d’avocat devant les autres juridictions féodales ou royales. Il n’était pas question de séparation entre les affaires de l’Église et celles de l’État ; un même homme pouvait exercer dans une juridiction civile et une juridiction religieuse.

L’évêque Alain Le Bruc remarque le soin apporté à la mise en lumière du droit et la défense des plus pauvres, la droiture et la bonté d’Yves, découvre qu’il s’agit d’un homme estimé de tous, et lui demande de devenir prêtre. Mystère de l’unité de la vie de saint Yves qui pose les actes de juge et vient défendre comme avocat, qui travaille à la justice et donne sans limite aux pauvres et aux petits, qui abandonne toute justice pour lui-même afin d’exercer la miséricorde pour les autres, qui se met au service de la vie de la société pour déployer son service du Royaume de Dieu, qui vient poser un jugement, civil ou religieux, et donner la grâce du sacrement de la réconciliation, qui vient nourrir les corps après avoir nourri les âmes.

Dans le cœur d’Yves se rencontrent deux libertés : celle de Dieu qui agit à travers l’Esprit Saint, qui se manifeste dans l’appel de l’évêque Alain Le Bruc, et la liberté de l’homme, celle d’Yves qui consent à cet appel. A genoux devant l’évêque, Yves reçoit l’imposition des mains et accueille le ministère de prêtre. Dieu vient le marquer de l’onction. Extérieurement, rien n’est changé : ni son visage, ni son caractère, ni ses qualités, ni ses défauts ; mais au plus profond de lui-même, l’Esprit vient l’animer d’un mouvement spirituel et invisible.

Ce même mouvement est celui qui conduit l’Esprit Saint et le Fils à demeurer dans les disciples. « Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous – dit Jésus : l’Esprit de vérité » (Jn 14, 16). Jésus lui-même, revenu auprès de son Père, le prie d’envoyer le Paraclet, « un autre Défenseur », un avocat défenseur. Le premier défenseur est le Fils incarné, le Christ Jésus qui est venu pour défendre l’homme de l’accusateur par excellence, qui est Satan. Lorsque le Christ, ayant accompli sa mission, revient au Père, ce que nous allons célébrer jeudi prochain avec la grande solennité de l’Ascension, il prie le Père d’envoyer l’Esprit comme Défenseur et Consolateur, afin qu’il reste pour toujours avec les croyants, en demeurant en eux.

L’Esprit ne prend pas la place du Christ mais, venant en nous, il nous donne d’accueillir le Christ, de le voir vivant, de vivre, et cela nous remplit de joie. « Dieu enverra son Verbe (…) et la glace fondra ; il enverra son Esprit, et les eaux, délivrées par le Verbe, jailliront en vie éternelle, ne trouvant plus d’obstacle » (Isaac de l’Etoile). « Le Christ a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu » nous rappelait saint Pierre (1P 3, 18). « Le Christ – pour reprendre les mots d’un cistercien du XIIe siècle – dénoue l’inimitié [conséquence du péché], et l’Esprit Saint noue l’amitié. Le Christ intercède comme Défenseur pour réconcilier la faiblesse et apaiser la Majesté ; l’Esprit intervient lui aussi comme Défenseur, qui adoucit par son onction » (Isaac de l’Etoile).

Grâce à cette médiation du Fils et du Saint-Esprit, s’instaure une relation profonde de réciprocité entre Dieu le Père et les disciples, une relation qui nous donnera de réciter avec confiance la prière du Seigneur, le Notre Père. Cette relation dépend d’une condition : « Si vous m’aimez », dit Jésus (Jn 14, 15). En effet, « Celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l’aimerai, et je me manifesterai à lui » (Jn 14, 21). Sans l’amour pour Jésus qui se réalise à travers l’observance de ses commandements, nous nous excluons du mouvement de l’amour de Dieu Père, Fils et Esprit, et nous commençons à nous replier sur nous-mêmes, perdant la capacité de recevoir et de communiquer Dieu. En revanche, « l’Esprit dévoile aux croyants l’amour du Père, et leur donnant par la foi de laisser entrer cet amour dans leur vie et de pratiquer la charité envers leurs frères » (Barnabé).

Ces paroles sont prononcées par Jésus au cours de la dernière Cène, au moment où il instituait simultanément l’Eucharistie et le Sacerdoce ; ces paroles sont adressées aux apôtres, à leurs successeurs et aux prêtres, les plus proches collaborateurs des successeurs des apôtres. Ce sont ces paroles que saint Yves a entendues et qu’il a mises en pratique dans la célébration appliquée de l’eucharistie. Non pas seulement en veillant à respecter les rites : il célébrait en vivant intérieurement l’eucharistie. Il ne s’agissait pas de participer au mystère de l’Eucharistie par sa seule présence physique et ses gestes, mais d’y participer de tout son être, avec une réelle préparation préalable, au point d’être souvent pris d’émotion spirituelle alors qu’il célébrait la messe.

Ces paroles de Jésus et l’exemple de saint Yves sont une invitation à l’adresse de tous les fidèles qui participent à l’eucharistie : vous qui en êtes privés depuis plusieurs semaines, vous qui vivez une communion de désir, vous qui allez bientôt pouvoir revenir dans les églises pour participer pleinement à la célébration de la messe. Une fois qu’il sera enfin possible de nous rassembler pour célébrer le mystère de l’eucharistie, de communier sacramentellement au sacrement de l’amour de Dieu, n’oublions pas l’invitation à participer à l’eucharistie par une véritable communion spirituelle, c’est-à-dire une communion qui engage tout notre être, où chacun participe intérieurement et réellement à l’offrande l’autel, où chacun puise dans la célébration de l’eucharistie la force d’une vie eucharistique, une vie donnée, une vie offerte, une vie où s’accomplit le commandement : « Si vous m’aimez ». C’est une invitation aux prêtres pour qu’ils puisent leur joie dans le souvenir de leur ordination et la célébration appliquée de la messe, jamais machinale, mécanique ou routinière ; une célébration où le prêtre prend conscience qu’il est l’instrument d’un autre, Dieu lui-même qui agit à travers lui et lui donne de porter du fruit. Une invitation pour que les prêtres n’oublient jamais ces paroles de Jésus lors de la dernière Cène, qu’ils ne les égarent pas le long du chemin de leur existence, qu’ils les prient afin de rester fidèles à l’amour du Christ et devenir toujours davantage de réels serviteurs de la joie ; ils pourront laisser jaillir une joie toujours nouvelle, la Parole divine cheminant avec eux et grandissant avec eux.

Chers frères et sœurs, « Honorons dans nos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ » (1P 3, 15) : c’est à notre tour de nous conduire comme le Christ s’est conduit, en puisant à l’unique source, le Christ mort et ressuscité. Touchés par l’exemple de saint Yves, conduisons-nous comme le Christ s’est conduit, nous laissant habiter par l’Esprit, touchés par l’onction de l’Esprit au jour de notre confirmation, conduits par l’Esprit dans le désert avec l’épreuve des tentations, sur les routes de Galilée pour annoncer la bonne nouvelle du Royaume, au mont des Oliviers alors que nos cœurs sont pris dans l’épreuve et la passion, sur les routes de Samarie pour annoncer la victoire pascale du Christ qui est le Vivant à jamais. Dans un monde marqué par la peur et par la mort, à la suite du Christ, nous sommes vainqueurs de la mort, de toute mort, et, remplis de la joie de l’Esprit Saint, nous devenons toujours plus serviteurs de la joie. Amen.

 Alexandre Joly

Mgr Joly à Tréguier

3- Homélie des Vêpres

« Je suis témoin de la passion du Christ » (1P 5, 1). Le berger suprême, nous dit l’apôtre saint Pierre, est bien le Christ ; il accomplit sa mission de berger dans sa passion ; son trône n’est pas fait d’or et de pierres précieuses, il n’est autre que la croix sur laquelle il se donne totalement, la croix où il donne la preuve suprême de l’amour de Dieu. « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perdre pas mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3, 16).

Saint Yves, ayant choisi de servir les pauvres et de défendre le droit, a été appelé à être un berger, un prêtre, pour conduire le peuple qui lui a été confié, à Trédrez puis à Lohanec. Son évêque l’a appelé à être le berger du troupeau, à la manière du berger suprême. Tout en accomplissant une mission de justice et de droit dans la société, il a choisi de ne pas se conformer aux règles du monde mais de suivre la loi de l’Évangile. Il a entendu les mots que Jésus a laissé à ses disciples alors qu’il leur apprenait à être apôtres : « Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous. » (Mc 10, 42-45).

La disponibilité totale et généreuse dans le service aux autres est le signe distinctif de celui qui exerce une mission d’autorité dans l’Église ; car il en était ainsi pour le Fils de l’homme qui n’est pas venu « pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45). Quel mystère extraordinaire qui n’aura jamais fini de nous émerveiller et de nous interroger : tout en étant Dieu, et justement parce qu’il est Dieu, poussé par sa divinité, le Christ prend la forme de serviteur !

Chaque pasteur n’est véritablement pasteur qu’en suivant l’unique pasteur, en devenant un serviteur. Saint Yves a servi en se privant lui-même. A ses yeux, le pauvre n’était pas celui qu’il choisissait d’aider mais son frère, sa sœur, devant lequel il s’abaissait pour servir le Christ. Le véritable pasteur se fait le serviteur de ses frères ; le sacerdoce n’est pas l’exercice d’un pouvoir qui rendrait supérieur mais bien l’autorité du service, pour servir la dignité des fidèles baptisés.

« Je suis témoin de la Passion du Christ » nous rappelle saint Pierre, « et je communierai à la gloire qui va se révéler » (1P 5, 1). Ces paroles rappellent le mystère pascal que nous célébrons ces jours-ci. L’Ancien dans l’Église, le prêtre, est appelé à être particulièrement en harmonie avec le mystère pascal, avec le dynamisme pascal. Le prêtre suit avant tout les traces du Seigneur crucifié et ressuscité. On ne peut être pasteur du troupeau de Jésus Christ que grâce à Jésus lui-même et dans une communion la plus profonde avec lui. C’est le sacrement de l’ordre qu’a reçu saint Yves : à travers son ministère de prêtre, il était totalement inséré dans le Christ afin de vivre de lui, d’agir en vue de Jésus, d’accomplir en communion avec lui le service de l’unique pasteur, Jésus, en qui Dieu, devenu homme, veut être notre pasteur.

Chaque disciple de Jésus, appelé à être serviteur de sa joie, véritable disciple missionnaire, est celui qui, comme saint Yves se laisse atteindre par le Christ, qui sait rester avec lui dans l’intimité de la prière, qui entre en harmonie dans une amitié intime avec lui, sans craindre les tempêtes de ce monde, afin que tout s’accomplisse selon Dieu, « comme Dieu le veut » écrivait saint Pierre, selon sa volonté d’amour, avec une grande liberté intérieure et une joie profonde dans le cœur. Puisse saint Yves nous obtenir la grâce de cette liberté intérieure et de la joie profonde dans le cœur pour que nous puissions témoigner au monde que le Christ, entré dans sa passion, est sorti victorieux et nous entraîne avec lui dans son Royaume d’amour et de lumière. Amen.

 Alexandre Joly

4- Interview de Mgr Alexandre JOLY

Saint-Yves 2020, Mgr Alexandre Joly - interview