A l’écoute de la Parole de Dieu à l’école de Philippe Mac Leod Enregistrer au format PDF

Vendredi 7 février 2020
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Lors de la fête du Dimanche de la Parole, le 25 janvier dernier, Jean-François Duyck a donné cet exposé dans la cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier.

Plusieurs d’entre vous connaissent Philippe Mac Leod. C’est un écrivain, un poète chrétien laïc qui, après avoir vécu en quasi – ermite pendant 10 ans dans les Hautes-Pyrénées, a prolongé sa vie de solitude atypique, à Pleudaniel pendant presque 3 années, méditant et écrivant au bord du Trieux. Son œuvre représente 18 livres de poésie et de spiritualité. Quoique très discret – il se qualifiait de chrétien ordinaire -, sa notoriété grandissait. Il est décédé l’année dernière à l’hôpital de Guingamp, à l’âge de 64 ans. Il m’a gratifié de son amitié et, en retour, je m’attache à faire connaître sa pensée.

Un de ses messages essentiels est une interpellation : nous sommes désormais beaucoup trop loin du Christ, c’est une terrible évidence et il y a urgence à revenir à la source qui nous fait vivre. Mais pourtant sa foi nous donne de l’enthousiasme, des voies d’espérance et des moyens pour en prendre conscience et réagir, avec l’aide de Dieu. « Nos contemporains, en réalité, sont assoiffés d’expérience vivante, vraie, authentique. Parce que c’est ce qui leur manque le plus : ils le sentent bien dans leur vie, même confusément. Fatigués comme les foules sans berger de l’Évangile, ils sont sensibles à la parole vibrante, comme au temps de Jésus ».

Sensibles à la parole vibrante, nous dit Philippe. Mais ceci est un « challenge » exigeant : « La spiritualité, c’est l’oubli de soi dans l’amour de Dieu, cela change tout. Ce n’est plus soi qu’on cherche, c’est que Dieu prenne de plus en plus de place dans notre vie. C’est ressembler au Christ, être chrétien, c’est devenir le Christ, c’est faire grandir cette familiarité ». Quelle passion ! Philippe a été, d’abord, un passionné du Christ.

Mais alors, comment vivre et entretenir notre intimité avec le Christ, qui est déjà dans notre chair (= le tout de ce que nous sommes) depuis l’Incarnation ?

C’est assez simple : en ouvrant notre cœur au Christ et tout d’abord en cherchant à connaître le sien, à le faire nôtre : « On lui parle beaucoup, mais on ne cherche pas tellement à le connaître, pour se nourrir de lui, comme pourtant il nous le demande ». Je rejoins Philippe en considérant que le grand message du Christ – avec celui de l’amour – est celui-ci : « Demeurez en moi comme je demeure en vous » Jn 15,4.

Alors Philippe insiste beaucoup sur les 3 moyens que Dieu nous donne pour entretenir cette union, cette intimité. Il les appelle « les 3 P » (3 initiales que l’on mettra en majuscule) : la Parole, le Pain (= l’Eucharistie), la Prière. Mais les 3 toujours ensemble, entrelacées.

Parlons aujourd’hui de la Parole de Dieu

Voilà l’objectif : par la lecture, il s’agit de trouver Quelqu’un. Il s’agit de passer d’un texte à une Parole et d’une Parole à une Présence. Mais quand on lit un texte de la Bible, comment passer du sens littéral (le sens de ce qu’on lit) à la Présence ? Comment réaliser l’intimité avec le Christ à partir d’un texte, même quand celui-ci ne comporte pas de citations de Jésus ?

Quand on ouvre l’Évangile ou un livre de l’Ancien Testament, on entre en relation avec la Parole : Dieu a parlé autrefois – par des hommes -, mais ne cesse de parler, au présent. La Parole est de maintenant, pour maintenant. Mais attention : la Parole de Dieu qui se dégage du texte naît au moment où je m’ouvre à elle. Cette parole que je découvre, que je ressens, que je rejoins comme une résonance du cœur est unique, ponctuelle, singulière…

Dans la Bible, par la Bible, le Christ me parle. Je lis un texte – avec mon savoir, mon mental, mon intellect -, je m’en imprègne pour passer au sensible, à ce que je ressens, à ce qui me donne à vivre : je ressens le vivant. Oui, on dit que la Parole est vivante, expression qui peut paraître étrange. Elle l’est pour 3 raisons :

  • parce que l’Esprit Saint qui a inspiré l’auteur du texte est toujours à l’œuvre : il habite, il « pneumatise » (de pneuma : souffle, esprit) le texte et il inspire ma lecture. Philippe le dit : « le texte est inspiré, soyons des lecteurs inspirés ».
  • parce qu’elle est Quelqu’un. Dans la Parole comme dans la prière, il y a une rencontre. Au-delà du texte, il y a une confidence plus intime, plus intérieure, une personne que l’on va accueillir.
  • Enfin, parce qu’elle a un corps, une âme et un esprit. C’est une métaphore qui veut dire : elle a un corps = c’est l’écriture, c’est ce qu’on appelle la lettre / elle a une âme = le texte a une psychologie, une rhétorique, une dramaturgie…/ elle a un esprit : une vie plus profonde, plus secrète, plus intérieure. Oui, la Parole, que l’on découvre dans un mouvement de descente, d’approfondissement, nous atteint au plus mystérieux de nous-même, elle nous met à découvert, elle vient nous chercher là où nous-mêmes ne descendons pas.

Pour synthétiser, nous passons du texte (avec lequel je prends contact, je le découvre, je l’analyse) au ressenti d’une Parole qui est vie (cette Parole, c’est comme si je l’écoutais) à la Présence de Dieu, du Christ, celui-ci prenant ainsi progressivement vie dans ma vie.

Donc, dans un texte, nous passons du sens littéral au sens spirituel (de la lettre à l’esprit). Mais c’est quoi, au juste, le sens spirituel ? C’est ce qu’il y a de plus profond, c’est quand je sens en moi quelque chose comme une présence active, celle du Seigneur, qui suscite aussitôt un mouvement intérieur, une ouverture, un élargissement de tout l’être, un plus de lumière. L’Esprit agit : c’est une force de vie, une puissance transformatrice. Philippe nous le dit : ceci n’a rien d’abstrait, c’est sensible, cela se vit. La Parole devient lumière, présence du Seigneur.

En conclusion, je dirais qu’il faut toujours revenir à ceci : qu’est-ce que le texte éveille en moi ? Pour cela il faut établir un contact par le cœur, par la vie profonde. C’est comme si on entendait la voix de Christ. Il faut écouter, entendre : on lit extérieurement, on écoute intérieurement. Devant un texte biblique, il faut faire ce chemin : descendre, c’est-à-dire quitter la surface de l’imagination et de l’intellect, pour rejoindre le cœur, l’intériorité, l’intime. Le sens devient résonance : ce qui fait sens, c’est ce qui résonne en moi et cela résonne différemment pour chacun d’entre nous.

Mais tout ceci n’est pas de la magie !

  • Tout d’abord, il est nécessaire de prier pour accueillir la Parole : Seigneur, aide-moi à me mettre en présence de moi-même / à te trouver dans ce texte / à intérioriser ta Parole / Esprit-Saint, guide-moi, accompagne-moi…
  • Il faut un cœur bon et généreux : « Ce qui est tombé dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole dans un cœur loyal et bon, la retiennent, et portent du fruit à force de persévérance » Lc 8,15.
  • Ensuite en effet la plus grande qualité c’est la persévérance, il ne faut pas se décourager.
  • Enfin, et j’aurais pu commencer par là, il faut savoir lire un texte :
    • sans le dénaturer, sans lui faire dire ce qu’il ne dit pas ; il faut nous en tenir au texte lui-même, lui accorder la plus grande obéissance
    • la lecture sera lente et répétée, ne pas se précipiter dans la mise en pratique
    • prêtons attention à tous les détails du texte, même anecdotiques ; « le moindre détail devient déterminant et peut nous faire immédiatement basculer dans une compréhension plus spirituelle, autrement dit intérieure, vivante, impérieuse ».
    • et dans un grand silence, il est nécessaire de « prendre le temps de la contemplation, de la délectation, de l’imprégnation » : c’est l’écoute silencieuse et profonde.

Encore une fois, il faut laisser l’Évangile nous rejoindre, par la médiation de l’Esprit Saint, à ce niveau de moi-même où un contact de vie à vie peut véritablement s’établir. C’est pour chacun d’entre nous un apprentissage : Philippe Mac Leod peut en être le guide !

Quelques illustrations d’une lecture spirituelle

Voici quelques méditations de Philippe Mac Leod sur l’évangile de la Samaritaine (Jn 4), telles qu’il nous les a transmises au début de son livre de 2018 L’Évangile de la rencontre Jésus et la Samaritaine – Edit. Artège.

Voici les premiers versets – 1 à 10 - de ce texte (la TOB) :

Quand Jésus apprit que les Pharisiens avaient entendu dire qu’il faisait plus de disciples et en baptisait plus que Jean, - à vrai dire, Jésus ne baptisait pas, mais ses disciples – il quitta la Judée et regagna la Galilée. Or il lui fallait passer la Samarie. C’est ainsi qu’il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph, là même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C’était environ la sixième heure. Arrive une femme de Samarie pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. Mais cette femme, cette Samaritaine, lui dit : « Comment ? Toi, un Juif, tu me demandes à boire à moi, une femme samaritaine ! » Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : « Donne-moi à boire », c’est toi qui aurais demandé et il t’aurait donné de l’eau vive. »

Je choisis 4 courts extraits de ces versets et quelques méditations correspondantes de Philippe (ce que le texte de l’évangéliste Jean éveille en lui, comment ces paroles l’interpellent ?)

V.4 Or il lui fallait traverser la Samarie

La Samarie est pour les Juifs un pays impie, schismatique, dissident, le pays des mauvais croyants.
En réalité, cet itinéraire ne s’impose pas : il suffisait tout simplement de remonter la vallée du Jourdain. Mais Jésus ressent la nécessité d’aller vers ceux qui ne savent pas, après avoir quitté les bien-pensants de la Judée, haut-lieu du religieux et du savoir.
« Il lui fallait », nous dit l’évangéliste. Il lui fallait descendre vers nos terres incultes, nos ténèbres, traverser notre ignorance, le no man’s land de notre foi…
« traverser » : le terme est fort, traverser nos vies, les visiter, et même y demeurer, pas seulement les survoler….
N’est- ce pas chacun d’entre nous que Jésus veut traverser, nous qui sommes à évangéliser, nous qui avons oublié la grâce de Dieu et la présence souveraine de la Parole ? En fait, Jésus ne veut- il pas traverser nos Samaries, parce qu’il veut rencontrer la Samaritaine qui est en nous – dispersée, dans l’impasse, avec ses étroitesses de vue…qui sont aussi les nôtres ? En toutes nos Samaries il y a une Samaritaine que Jésus voit déjà. La parole de Dieu n’est-elle pas celle-ci : Philippe, ne souhaites-tu pas que je vienne traverser ta vie, t’accueillir, y demeurer ?

V.6 b Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits

Jésus est fatigué. Prenons le temps intérieur de nous asseoir auprès de lui, un moment, au bord de ce puits et de communier à cette fatigue, qui est la marque de nos limites, nos pesanteurs, nos inerties, tout ce que nous ajoutons à sa croix, nos doutes, nos découragements. Jésus n’est-il pas fatigué de nos savoirs, de nos suffisances, de nos détours ? Assis « tout simplement » au bord du puits, quoique fatigué il nous attend, nous espère…Il incarne notre fatigue, il est fatigué de nous ! Mais Jésus a besoin de notre « fraîcheur », il vient nous rencontrer auprès de ce puits.
La parole de Dieu à Philippe n’est-elle pas celle-ci : partageons nos fatigues, mais moi, je peux t’engager dans un élan de vie nouvelle, renouvelée de l’intérieur à partir du cœur, comme le ferait une eau vive ?

V.7 b Jésus lui dit : « Donne-moi à boire »

Fatigué de nos chemins, de nos détours, nos complications, il a soif et demande à boire. Celui qui donne, demande…Celui qui donne à boire a soif de nous…Soif de notre vie… Soif de notre vérité…Soif de notre désir…Jésus nous veut vivants, désirants.
Cette scène, c’est Dieu qui a soif de nous. Dieu, que nous croyons combler de nos hommages et louanges, a soif, terriblement soif, soif d’autre chose, de notre cœur qui n’est pas là…
Jésus a soif de notre soif : il a soif de nous parce que nous lui appartenons et que nous sommes loin de lui. Donne-moi toi ! Lui donner à boire, c’est lui donner notre soif. Et pour cela il vient l’éveiller en nous, mais il s’agit d’une soif plus profonde.
Méditons aussi ceci : la rencontre entre Dieu et l’homme (ici, Dieu et la Samaritaine) commence par une demande. Dieu s’engage dans notre chair –qui a soif- pour attirer notre chair à une réalité qui est déjà en elle mais que nous ne percevons pas. La parole de Dieu à Philippe n’est-elle pas celle-ci : je m’approche pour que toi-même tu te rapproches ; c’est moi qui vais vers toi pour étancher ta seule vraie soif. Es- tu prêt à m’accueillir ?

V.10 Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le don de Dieu… »

A la femme si étonnée de la demande de cet homme, un juif s’adressant à une samaritaine, Jésus répond, comme dans un soupir, une langueur, une lassitude : « Si tu connaissais le don de Dieu….c’est toi qui aurais demandé… »
Oui, si nous savions seulement que Dieu se donne, qu’il se donne par son Fils pour nous faire vivre, pour nous donner la vie en abondance, la vie éternelle qui est déjà là aujourd’hui et qui n’est que la plénitude de notre vie. Jésus éveille la Samaritaine à une autre soif qu’elle ne connaît pas encore. Si nous savions ! Dieu a demandé à boire, mais c’est lui qui donne : il ne demande que pour donner ce qu’il est.

Ce verset éveille Philippe à la contemplation. Dieu semble lui dire : j’attends ta foi, ton cœur, ton désir, pour te donner bien plus en retour : moi-même, ma vie, la vie en plénitude. Tu la souhaites, mon eau vive ?

Jean-François Duyck Janvier 2020